Savoir-manger, savoir-boire / Conférence au Café des sciences du Pays de Morlaix / 6 novembre 2008

« Savoir manger, Savoir boire »
Café des Sciences du Pays de Morlaix
6 novembre 2008

SOMMAIRE

1- Le café des Sciences – Présentation de la conférence
2- Conférence

Prologue : Pro-Poésie
Linguistique
Civilisation et culture France et Occident : 5 maîtres-repères
Face à une question quotidienne, populaire, controversée, complexe… une approche transdisciplinaire
Histoire d’une recherche

Intermède cinématographique
Une expérience « Cultures des repas et du boire »
Une expérience avec une grande entreprise : en 3 ans, 3 programmes
« Boire et manger bien »
Une expérience avec 3 entreprises sur « Sécurité routière et problèmes d’alcool »
Une expérience avec des étudiants
Une expérience avec des adolescents dans l’enseignement agricole
Une expérience avec des collégiens et lycéens

Intermède chanté
Mondialisation et résistance des terroirs
Une complexité géopolitique
Vu de Chine, le « French Paradox »
Pour « une épistémologie populaire »
Une qualité globale
Les jeunes, la santé publique et le vin. Quelques propositions
Pour une pédagogie associée du savoir-boire et du savoir-manger ?
La Bretagne au cœur… 1974-2008

Epilogue : « en 7 secondes »

3- Débat
4- Echange informel
5- Quelques conclusions

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1) Le Café des Sciences

Présentation de la conférence

Le Café des Sciences du Pays de Morlaix et de l’unité de recherche Mer et Santé de la station biologique de Roscoff (CNRS – Université Pierre et Marie Curie) a été créée en 2005.

Il est organisé, tous les deux mois, dans un café d’une des 61 communes du Pays, sur un sujet d’actualité entrant dans l’axe « alimentation, santé et bien-être dans le pays de Morlaix pour demain ».

Le sujet est traité « par un scientifique reconnu sur le plan international par ses publications scientifiques et ayant une expérience de la diffusion « large public » de la culture scientifique »…

« L’objectif s’inscrit dans un projet global de diffusion, en termes adaptés à tout public, des connaissances et des concepts scientifiques fiables afin de faire le point sur certaines idées reçues »…

« Soutenu par le CNRS et l’Université Pierre et Marie Curie, le Café fait partie du projet quadriennal des établissements (2005-2008) renouvelé pour la période 2009-2013 par l’Agence d’Evaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur qui a souligné l’intérêt et le succès du Café des Sciences intégré dans le contrat quadriennal de l’unité.

L’exposé du conférencier, pendant 40 minutes, est suivi d’un débat pendant une heure, puis d’un échange de manière plus informelle autour d’un verre » (extraits du dossier de présentation)

Extraits d’articles dans les deux quotidiens régionaux après la conférence de presse des organisateurs. « Savoir manger, savoir boire : tel sera le thème abordé par Guy Caro, médecin, psychiatre, enseignant et chercheur pour qui le savoir boire, c’est « être capable d’apprécier les boissons, alcoolisées ou non, et d’en maitriser les risques individuellement et collectivement ».

« Les sciences humaines seront à l’honneur »…

« Cette approche traitera des relations entre le manger, le boire, la santé et les cultures. »

« Un débat sur ce sujet controversé, conflictuel, entre la santé publique, l’agriculture et l’éducation ».

2) Conférence

PROLOGUE : Pro-Poésie

Pro-Poésie c’est-à-dire Proverbe et Poésie.

• « Au bout du petit matin…
les Antilles dynamitées d’alcool…
Et nos gestes imbéciles et fous
pour faire revivre l’éclaboussement d’or
des instants favorisés…
Le pain et le vin de la complicité
Le pain, le vin, le sang
des épousailles véridiques »

Aimé Césaire dans « Cahier d’un retour au pays natal », 1939.

• Gwin ha goad a red
Enn Gefred
Goad, gwin ha koroll…
Ha kan ha kann…

Traduction :
Vin et sang coulent
mêlés
Sang, vin et danse
et chant et bataille

Hersart de la Ville-Marqué, dans le « Barzaz Breizh », de 1841 à 1867.

Il ne suffit pas que les choses soient bonnes à manger, il faut encore qu’elles soient bonnes à penser. Claude Lévi-Strauss.

L’homme est un omnivore qui se nourrit de viande, de végétaux et d’imaginaire. Claude Fischler, directeur de recherche CNRS.

Proverbe : N’écoute pas ton médecin, comme lui, fume la pipe et bois du vin.

Linguistique

3 propositions :

La gastronomie, c’est « l’art de juger du boire et du manger », selon l’historien Pascal Ory. (« Le discours gastronomique français », Ed. Gallimard, 1998). A ne pas confondre avec la cuisine qui est « l’art d’apprêter les aliments » ou encore « la haute cuisine » des grands restaurants.

Savoir-boire
« Un diplôme de bonne intégration est décerné à qui pratique le vin : savoir-boire est une technique nationale qui sert à qualifier le Français, à prouver à la fois son pouvoir de performance, son contrôle et sa sociabilité ». Roland Barthes, dans « Mythologies », Ed. du Seuil, 1957.

Savoir-boire c’est « être capable d’apprécier les boissons, alcoolisées ou non, et d’en maitriser les risques, individuellement et collectivement ». Guy Caro, dans « De l’alcoolisme au savoir-boire », Ed. L’Harmattan, 2007.

Savoir-manger, c’est « être capable d’apprécier les aliments et de maitriser individuellement et collectivement, les risques de troubles alimentaires ». Guy Caro, au Café des Sciences du Pays de Morlaix, 6 novembre 2008.

Civilisation et culture France et Occident : 5 maîtres-repères

Socrate, Jésus-Christ, Rabelais, Baudelaire, Brassens.

Maître :

II-3° « Artisan qui dirige le travail et enseigne aux apprentis ».
II-5° « Personne dont on est le disciple, que l’on prend pour modèle » (dictionnaire Le
Robert).

Nous sommes issus d’une histoire et d’une civilisation européennes, forgées et transmises par nos ancêtres et par quelques maitres.

D’abord gréco-latine, puis judéo-chrétienne, cette civilisation passe par la Renaissance et les Lumières. Les religions et la laïcité semblent, à mon humble avis, plus complémentaires qu’antagonistes dans ce que nous ont légué ces maitres en humanisme. Le manger et le boire font partie des composantes de cette civilisation. Parmi ces maitres j’en ai choisi 5.

« Le Banquet » est un ouvrage philosophique écrit par Platon, l’un des pères de la philosophie occidentale. Le contexte est un repas entre convives : après avis de l’un des leurs qui est médecin, ils décident de ménager leur santé et de boire du vin pour leur plaisir et non pour l’ivresse.

C’est alors seulement qu’ils estiment pouvoir être dans de bonnes conditions pour engager un dialogue philosophique et éthique. Cet ouvrage est aussi un hommage de Platon à son maitre Socrate. Le médecin ajoute « … dans notre art, il est difficile de bien régler les désirs de la gourmandise de manière à jouir du plaisir sans se rendre malade ».

Deux moments de vie de Jésus, dans le « Nouveau Testament » illustrent notre propos. D’abord le miracle de Cana. Le vin allait manquer à une noce où il était invité. Alors Jésus transforma de l’eau en vin.
Plus tard, au cours de la Cène, Jésus transforma le pain en son corps et le vin en son sang puis il les distribua en partage à ses disciples, disant : « Prenez et mangez en tous. Et buvez en tous ».

Dans l’œuvre de Rabelais, au style novateur, superbe, l’invention et l’humour sont mis au service d’une pédagogie de la sagesse.
Le manger et le boire sont réellement et symboliquement des supports essentiels d’une insatiable soif de connaissance et de sagesse.

Dans le 5ème et dernier Livre, en conclusion de l’œuvre, les 3 héros vont consulter «l’oracle de la Dive Bouteille». Sur le portail du temple de celle-ci est écrit «in vino veritas»: « En vin vérité », car il a le pouvoir, avec le savoir boire, de remplir l’âme « de toute vérité, de tout savoir, de toute philosophie ».
L’oracle délivré par la Dive Bouteille tient en un mot : « Trinch » c’est-à-dire « Buvez ». Support essentiel de convivialité, d’échange, de partage dans le respect de l’autre. La Dive Bouteille ajoute un peu plus loin : « Le souverain bien n’est pas de prendre et de recevoir mais de distribuer et de donner à autrui ».

L’œuvre poétique de Baudelaire est empreinte d’une réflexion sur le temps et sur la mort qui aboutit notamment à la célèbre citation : « de vin, de poésie ou de vertu… enivrez-vous ». Il illustre aussi l’ambivalence du vin capable « d’actions sublimes ou de forfaits monstrueux » comme l’ivrognerie ou l’alcoolisme.

Ecoutons les noms de quelques poèmes : Le vin du solitaire. Le vin des amants. Le vin de l’assassin. L’âme du vin.

Brassens est peut-être le chanteur français le plus populaire. Grâce à l’alliance de la poésie et d’une philosophie proposée avec un talent immense.
Au fil d’une vingtaine de ses chansons, l’amateur peut écouter une vaste réflexion sur le boire. Telle une pépite, parmi d’autres, voici un seul extrait : « Quand on est sage et qu’on a du savoir-boire ».

Face à une question quotidienne, populaire, controversée, complexe… une approche transdisciplinaire

– Manger à sa faim. Partager un repas. Plaisirs de la table. Offrir à boire… Mais aussi « quoi manger, comment manger, combien de repas, quelle quantité d’alcool à ne pas dépasser, faut-il l’interdire ?… »

– Deux disciplines médicales : la nutrition et l’alcoologie prétendent quantifier précisément les risques, les prescriptions, les recommandations et proclamer le bien et le mal concernant le manger et le boire… et aussi diriger la politique des gouvernements de la France dans ces domaines.
– A côté, ou en face ? l’art culinaire et l’art de déguster les boissons sont des sources de plaisirs et de convivialité.
Ce sont des thèmes vendeurs pour la publicité, pour les médias qui peuvent être signes et agents de confusion pour des consommateurs souvent perplexes, en temps de crises alimentaires comme en temps paisibles.
A la fois biologiques, psychologiques, sociaux, culturels, politiques, l’alimentation, le manger et le boire sont caractérisés par la complexité. Ils peuvent être connus, à une stricte condition méthodologique ; une approche pluridisciplinaire ou mieux (selon Edgar Morin) transdisciplinaire : biomédicale, psychologique, socio-ethnologique, épistémologique et géopolitique.

Histoire d’une recherche

Une recherche conduite à partir du terrain breton. J’ai eu la chance d’animer, avec des équipes renouvelées, une recherche sur : « Alcoolisme et Bretagne » (1974-1977) ; Manières de boire et alcoolisme : la complexité (1981-1998) ; Le manger, le boire et la santé (1999-2008).

Au moyen d’une sorte d’O.S.N.I. Objet Scientifique Non Identifié : « une recherche-action ». Qui lie réflexion théorique et action sociale, au sein d’une même équipe ; recherche sur l’ensemble « le manger, le boire et la santé » ; applications pour la réduction des risques, dite aussi « prévention » et pour la thérapeutique, innovations et évaluations.

Dans un va et vient coexistent et se questionnent mutuellement recherche et action, formation et développement.

La transmission pédagogique est une préoccupation essentielle. Formation initiale : des collégiens aux étudiants ; formations continues d’adultes, professionnels et bénévoles, innovantes sur le fond et sur la forme, renouvelées dans le cadre de conventions, après des évaluations probantes.

Sont associés :
– La diffusion d’une information scientifique et technique, colloques, publications et communication à la fois pour des publics particuliers et pour le grand public.
– Et des activités, créations et événements culturels.

Une activité voyageuse : de la Bretagne à l’ensemble de la France, à l’Europe et à l’Amérique latine et à la Chine. En français, anglais et espagnol, notamment pour l’UNESCO.

INTERMÈDE CINÉMATOGRAPHIQUE
Le cinéma, le septième art, est un mode d’expression et un moyen de connaissance privilégié des sentiments, des émotions individuelles, comme des réalités sociales et culturelles.

Reflétant la singularité irréductible des personnages, la diversité des situations sociales, puisant sa force et sa richesse aussi bien dans la mémoire, l’histoire et le réalisme que la fiction, le rêve et l’utopie, il se situe à l’opposé des langues de bois.

ll n’est donc pas surprenant de constater la place importante tenue dans de nombreux films par le boire et les problèmes d’alcool, par le manger, la faim et la
gastronomie avec toute leur complexité, dans leur intime relation avec le plaisir et la souffrance des personnages, avec les réussites et les difficultés des divers pays.

Certains cinéastes, nombre de films ont porté intérêt a ces questions. Sans prétendre être exhaustif, citons notamment : Ozu et Kurosawa (Akira) au Japon, Zhang Yimou et Jia Zhang Ke en Chine, Satyajit Ray en Inde, Youssef Chahine en Egypte, Pavel Lounguine en Russie, Otar Iosselani en Géorgie, Emir Kusturica en Serbie-Monténégro, Ettore Scola en Italie, Alexander Mackendrick en Grande Bretagne, Gabriel Axel au Danemark, Luis Buñuel en Espagne, France et Mexique, John Cassavetes, Billy Wilder, John Huston, Woody Allen, Clint Eastwood aux U.S.A. et, en France, Jean Renoir, Claude Chabrol, Bertrand Tavernier…

« Le festin de Babette », film de Gabriel Axel, cinéaste danois, à partir d’une nouvelle de Karen Blixen, femme danoise et écrivain, est, parmi de nombreux films, le film emblématique sur la gastronomie et la convivialité.

ll met en scène une petite communauté danoise protestante aux mœurs puritaines. Y trouve refuge la cuisinière française d’un prestigieux restaurant de Paris, fuyant la répression de la Commune en 1871. C’est Babette.

Babette reçoit un cadeau du ciel : elle gagne une somme substantielle à la loterie.

Au lieu de faire fructifier ce capital, Babette la généreuse, décide de le dépenser pour ses hôtes, d’organiser un festin et d’en faire don à cette communauté. Un festin comme elle pouvait le faire pour les fortunés qu’elle régalait dans son restaurant.

Elle fait venir viandes et poissons, légumes et fruits, et de grands vins français. Elle les prépare et les sert avec amour. Son immense talent, réservé jusqu’alors a des connaisseurs, des gourmets, des privilégiés, elle le met au service des défavorisés, des pauvres, des analphabètes de la culture culinaire du savoir manger et du savoir boire. Echange et partage culturels.

Le miracle s’opère : peu a peu les langues se délient, les yeux brillent, les visages durs prennent des couleurs vives, les cœurs s’ouvrent aux réconciliations, le puritanisme devient convivialité.

Une expérience « Cultures des repas et du boire »

Application surprenante après 3 ans d’une recherche sur « Alcoolisme et Bretagne », cinq « Fêtes du vin naturel » en Bretagne ont été organisées, à partir de 1977, par l’équipe de chercheurs, avec des vignerons du Languedoc, de bons produits bretons pour s’allier avec les vins, des débats, des chanteurs bretons et occitans, des fest-noz.

Ensuite une rencontre internationale et 2 semaines d’animation sur « Cultures, manières de boire et alcoolisme » ont été organisées à Rennes et Saint-Brieuc en 1983 et 1984. Un livre a suivi puis des programmes « Gastronomie, breuvages et cultures celtes » ont été réalisés pendant 3 ans, dans le cadre du Festival lnterceltique de Lorient, en 2002, 2003 et 2006.

Dans le cadre des Années France-Chine 2003-2005, l’équipe a piloté un programme « Gastronomie, breuvages et tourisme » en France, principalement Bretagne et Pays de la Loire, puis en Chine.

Une création gastronomique et culturelle a été réalisée pour la première fois en 2000, avec un lycée hôtelier breton, puis diffusée une vingtaine de fois : des « banquets commentés et chantés ».

Une expérience avec une grande entreprise : en 3 ans, 3 programmes « Boire et manger bien »

En 1989, l’une des grandes entreprises nationales françaises, afin de répondre à une demande des employés, lance un appel d’offre pour organiser un séjour de vacances sur le thème du « boire et manger bien ».

Le programme proposé par notre équipe est choisi.

Le séjour se déroule durant une semaine dans un centre de vacances de l’entreprise, situé sur la côte, dans le Trégor. Pour 29 participants, l’animation est assurée par un cuisinier, un œnologue, deux médecins (un nutritionniste et un alcoologue), un psychosociologue, une chanteuse, un historien breton et guide accompagnateur et… deux gendarmes pour l’expérimentation d’éthylomètres.

Le séjour alterne la découverte de la Bretagne, nature et culture, en Trégor et Léon, des ateliers-cuisine, des repas didactiques, des initiations à la dégustation et a l’alliance mets et vins et cidres, des exposés-débats sur le manger, le boire et la santé, des films-débats et soirée poésie et chansons de table,… et des temps libres.

Une évaluation, écrite et anonyme, révèle une appréciation très favorable, unanime, avec des précisions portant sur le fond et sur la forme. C’est pourquoi l’entreprise passe commande de deux séjours analogues les deux années suivantes.

L’évaluation des participants est tout aussi élogieuse. La revue de l’entreprise diffuse une présentation de l’expérience.

Une expérience avec trois entreprises sur « Sécurité routière et problèmes d’alcool »

En 1986, 1987 et 1988 une innovation de prévention des problèmes d’alcool a été réalisée entre trois entreprises et notre équipe, deux entreprises publiques de 500 et 3 000 employés et une entreprise privée de transport en commun de 335 employés dans une grande ville de l‘Ouest de la France.

Dans l’une des entreprises, notre équipe a été choisie après un appel d’offre. L’innovation a été caractérisée par une orientation non-manichéenne, distinguant les manières de boire et les problèmes d’alcool et une méthode : préparation d’un contrat impliquant, dans un respect mutuel, trois composantes, la direction, le personnel médico-social et les représentants du personnel ; une phase d’étude de terrain ; information de l’ensemble du personnel ; puis, un temps fort d’animations, avec initiations à la dégustation, expérimentation d’éthylomètres, interventions d’anciens alcooliques devenus abstinents, films-débats, spectacles, diffusion d’outils pédagogiques et artistiques créés avec des acteurs de l’entreprise,

Après des évaluations positives, les programmes ont continué durant plusieurs années. L’une des entreprises a obtenu un prix national élogieux pour le programme réalisé.

Une expérience avec des étudiants

Durant trois années universitaires, entre 1999 et 2002, une étude-action pédagogique sur le savoir-manger et le savoir-boire a été réalisée entre trois partenaires : une Grande Ecole d’une ville bretonne qui forme 850 étudiants entre 20 et 24 ans, une association d’étudiants au joli nom « Dîner-dit… vin » et notre équipe.

Associé à des repas à thème et à des dégustations de vins, le programme a été jalonné par un séjour-découverte de la gastronomie, de l’œnologie dans la région viticole voisine, et par l’organisation d’un repas-dégustation de bière dans l’Ecole, avec expérimentation d’éthylotests.

Les problèmes d’alcool sont préoccupants parmi les étudiants en France et dans beaucoup de pays.

Pour cette raison, la Direction interdisait toute consommation d’alcool dans l’Ecole, où les étudiants prennent des repas, dans le but de lutter contre ces problèmes. Alors que ceux-ci surviennent lors de sorties ou de fêtes en dehors de l’Ecole.

Après une évaluation des résultats, la Direction a élaboré un document qui définit les conditions d’autorisation et les engagements des responsables d’association d’étudiants qui organisent des événements accompagnés de consommation de boissons alcoolisées.

Des étudiants ont fait connaître cette expérience dans le cadre d’un colloque national.

Une expérience avec des adolescents dans l’enseignement agricole

Durant l’année scolaire 1984-1985, une action éducative innovante, sur le thème « Apprendre à boire » a été réalisée en coopération entre une équipe d’un lycée agricole et notre équipe. A la demande du directeur du lycée, critique envers les résultats des campagnes habituelles de prévention de l’alcoolisme pour les adolescents.

Une classe de 20 élèves, autour de 18 ans, a réalisé, par des stages, une observation comparative entre deux régions contrastées : Bretagne et Languedoc-Roussillon et deux produits, le vin et le cidre.

Avec un objectif : associer l’éducation du goût par l’initiation à la dégustation et la prévention des risques de problèmes d’alcool particuliers à cet âge. Des animations pour l’ensemble des autres élèves, pour les parents d’élèves et pour le grand public ont suivi. Journaux, radios et télévision ont diffusé cette expérience. Après une évaluation l’expérience a été estimée positive, C’est pourquoi, elle a été renouvelée les années suivantes avec d’autres établissements bretons.

Une expérience avec des collégiens et lycéens

Suite à un fait divers dramatique, la Municipalité d’une ville moyenne de Bretagne et le Préfet du département décident d’organiser, en 2006, une « Semaine de lutte contre l’alcoolisation des mineurs« .

La Ville demande à notre équipe d’intervenir, dans cet objectif, aux côtés d’organismes anti-alcooliques, de mouvements d’abstinents, de policiers et d’intervenants en prison, face à des lycéens.

Nous proposons autre chose qui est accepté :
1 – Une orientation : distinguer « la lutte contre l’alcool » de la prévention face aux risques du mal-boire et de la pédagogie du savoir-boire.

2 – Une méthode pédagogique : avant de parler de l’alcool, réunir d’abord les adolescents, seuls ou en petits groupes, pour formuler les questions qui les préoccupent eux. Puis, répondre, avec sincérité, a ces questions au cours d’un débat avec l’ensemble de la classe. A la fin, une évaluation par les ados eux-mêmes.

3 – Un programme : une intervention autonome de notre équipe, distincte de celle des organismes anti-alcooliques et de l’appareil répressif, en deux temps :

– d’abord, successivement avec 4 classes de collégiens et de lycéens durant toute une journée,
– ensuite, avec le grand public : des jeunes, des parents, des professionnels, non pas pour la conférence qui nous était proposée, mais pour un débat à partir des questions posées.

Résultats

Titre de l’un des deux quotidiens bretons : « Sept questions des collégiens sur l’alcool »
Sous-titre : « 80 collégiens ont posé, sans détours, leurs questions sur l’alcool ».

Titre de l’autre quotidien breton : « Alcool : le « parler vrai » marque les esprits ».
Apres le débat public, un titre : « Un alcoologue en avocat du savoir-boire » ; sous-titre : « Il abordait la manière de boire et les problèmes d’alcool parmi les jeunes. Sa lucidité a conquis le public“. Tous les ados, des lycées et collèges ont répondu, par écrit, a quelques questions simples d’évaluation. Les résultats sont nettement et clairement positifs. L’un d’entre eux l’a formulé ensuite en public : “Revenez ! ».

Complément a la conférence
Article dans « Ouest-France » — Mercredi 15 novembre 2006 : « Sept questions des collégiens sur l’alcool », 80 collégiens du Porzou ont posé hier, sans détours, leurs questions sur l‘alcool à Guy Caro, médecin et écrivain. Extraits.
Deux photos : une des collégiens, assis, le plus souvent avec l’air détendu ; une de Guy Caro, en médaillon, sans cravate, répondant à une question.

Questions :
A partir de quel âge la plupart des jeunes commencent-ils à boire ?
Réponse. J‘ai entendu ce matin une fille de sixième qui racontait qu‘au cours d’une sortie scolaire, en CM2, certains élèves avaient mis de l’alcool dans une bouteille de Coca. C’était par jeu, par provocation. En général, ici en Bretagne, c‘est vers 13-14 ans que l’on commence a boire de l‘alcool. Mais c’est parfois un peu plus tôt.

Est-ce que les amendes augmentent quand le taux d’alcool dans le sang est plus fort?
Reponse. Oui. Plus le taux d’alcool est important, et plus l’amende est forte.

A quel point faut-il boire pour tomber dans le coma éthylique?
Réponse. Quand on est dans le coma, on ne peut plus réagir. On a beau vous secouer, vous ne pouvez pas vous réveiller. Si quelqu’un boit trop d’alcool, et surtout dans un laps de temps assez court, par exemple en avalant une bouteille d’alcool fort d‘un coup à la suite d’un pari, il tombe dans le coma éthylique. C’est difficile de dire quelle quantité il faut boire, parce que ca dépend du poids de la personne, de son âge, et aussi de son sexe. Les filles tombent plus vite dans le coma que les garcons. Si quelqu’un est dans le coma, il peut mourir. C’est une urgence. ll faut le couvrir immédiatement, surtout s’il est dehors, parce que son corps va se refroidir très vite à cause du coma. Et il faut prévenir tout de suite les pompiers ou le Samu.

Est-ce que l’alcool réduit l’espérance de vie ?
Réponse. Oui, si on boit de trop. Non, si on boit modérément, et pendant les repas. Dans ce cas, l’alcool peut même augmenter l’espérance de vie, c’est ce qu’on appelle le « French Paradox ». Mais si on boit trop tous les jours, on réduit son espérance de vie à cause des maladies qui vont se déclencher, au niveau du foie, du cœur, des artères. Et aussi à cause des accidents.

Est-ce que vous trouvez choquant de voir un jeune de 13 ans ivre ?
Réponse. C’est une question qui me touche beaucoup, c’est la première fois qu’on me la pose. Non, je ne trouve pas cela choquant, cela peut arriver. Ce n’est pas grave s’il y a des gens autour qui vont prendre soin de vous, et ne pas vous laisser dans le coma sans réagir. La première ivresse n’est en général pas grave. Ce qui est grave, c’est que ça recommence. Et ce qui me choque et me bouleverse, c’est de voir des jeunes, un peu plus âgés que vous, perdre la vie dans des accidents à cause de leur ivresse.

Pourquoi les jeunes aiment-ils boire ?
Réponse. C’est vous qui avez la réponse. Moi, J’ai plusieurs réponses : je pense que c’est parfois pour faire comme les adultes, on se dit que boire de l’alcool, c’est commencer à devenir un adulte. Cela peut être aussi pour se trouver mieux avec ses copains et ses copines. Mais c’est à vous de réfléchir aux raisons qui poussent les jeunes à boire de l’alcool.

Pourquoi les jeunes n’ont-ils pas le droit de boire de l’alcool comme les adultes ?
Réponse. Parce que boire de l’alcool, cela s’apprend. À 14-15 ans, on n’a pas encore appris à prendre de l’alcool. Vous voyez que beaucoup d’adultes boivent régulièrement des boissons alcoolisées, mais ils ne sont jamais ivres, ils n’ont jamais d’accidents, et ne se font jamais prendre dans les contrôles de police. Parce qu’ils boivent modérément, et souvent pendant les repas. Dans ce cas, il est permis de boire les boissons alcoolisées qu’on aime, un bon vin, une bonne bière, ou un verre de cidre. lci, par exemple, dans cette région, le cidre est excellent.

INTERMÈDE CHANTÉ
Les chants de table, en particulier le chant du boire, sous de multiples formes, expriment une résistance populaire, une parole de vérité subversive face aux idéologies et langues de bois anti-alcooliques, manichéennes et puritaines.

Voici un chant breton contemporain, « Les Cercliers« , qui illustre l’inspiration, la verve et la sagesse populaires.

Un cerclier est un artisan situé dans la longue chaîne de métiers qui va de la production de la vigne ou du pommier jusqu’à la consommation du vin ou du cidre : plus précisément ce sont eux qui sont charge de cercler les tonneaux.

Exerçant un dur métier, vivant en partie dans les bois et les forêts, les cercliers en Bretagne, avaient souvent une mauvaise réputation, en particulier celle de boire beaucoup.

Les Cercliers
« Moi, je bois, je chante, je ris / Je fais mon purgatoire ici,
Et je crois bien qu’dans l’autre monde / J’irai tout droit dans l’Paradis.

Dans l’Paradis j’m’en suis allé, / Saint-Pierre me ferme la porte au nez:
Allez-vous en, malhonnêtes, Allez-vous en loin d’ici,
Les buveurs c’est d’la canaille, / Ils n’entrent pas dans l‘Paradis.

Dans l’autre monde j‘m‘en suis allé, / Madame l’hôtesse bien occupée :
Versait l’eau dans la barrique / Et baptisait le vin
Pour que personne n’ait de cuite / Dans le palais du roi du vin.

Madame l’hôtesse, dites-nous / Pourquoi ce vin baptisez-vous ?
N’est-il point apostolique, / Catholique et romain ?
De ce vin que je baptise, / Les cercliers n’en boiront point.

Bonhomme Saint-Pierre dit au bon Dieu : / Les cercliers sont dans l’cellier
lls ont pris la clé d‘la cave / S’en sont allés boire un coup ;
lls ont dit: Bonhomme Saint-Pierre, / Vous ferez la noce avec nous…

Saint-Pierre, pourquoi as-tu fermé / La porte a ces braves cercliers ?
Ne sont-ils pas moins coupables / Que toi qui m’as renié ?
Rappelle toi qu’à ma table, / Tout le monde est invité.

Bonhomme Saint-Pierre tout en tremblant / Ouvre les portes du firmament:
Entrez bonnes gens, / Entrez dans le Paradis.
Asseyez-vous la à droite / Tous vos malheurs sont finis ».

Mondialisation et résistance des terroirs

Portant sur les relations entre la mondialisation et les terroirs, un débat public parcourt la France, jalonné par le démontage d’un Mc Do à Millau en 1999 et la sortie du film Mondovino en 2004. Ce film est apparu comme un manifeste de la résistance des terroirs face à la mondialisation de la production et du commerce des vins.

L’un des effets et des risques de l’accélération de la mondialisation au début du XXIème siècle est l’uniformisation et la standardisation, perçues comme des menaces sur la diversité des produits, des cultures et des identités.

Le manger et le boire, la gastronomie et l’oenologie sont au coeur du questionnement sur la mondialisation et sont des témoins privilégiés de la complexité, des contradictions et des paradoxes de celle-ci. Un mouvement grandissant peut-étre observé : les cultures culinaires nationales et régionales apparaissent comme des éléments de résistance identitaire face a l’uniformisation et à la standardisation des manières de manger et de boire. Les terroirs sont au coeur de ce mouvement.

C‘est dans les vignobles de France que le terroir s’exprime avec le plus de précision. D’autres pays et d‘autres régions, sont particulièrement intéressants à observer dans ce domaine : l’ltalie, base du mouvement international Slow Food, et la Chine, pays caractérisé par quatre grandes cultures culinaires régionales et de nombreuses variantes locales. Les enjeux concernent l’agriculture, le tourisme, l’équilibre des territoires, le commerce mondial, la faim dans le monde et l’écologie de notre planète.

Une complexité géopolitique

Les questions actuelles qui traversent le champ étudié ici et maintenant sont difficiles. Quatre illustrations de la difficulté :

1 – Ce sont des questions complexes. Leur approche scientifique met en jeu de nombreuses disciplines dont les différences methodologiques sont imbriquées avec des enjeux de pouvoirs. La rigueur scientifique, c’est aussi le courage de poser quelques questions dérangeantes.

2 – Ces questions sont rendues publiques par des acteurs et surtout des groupes sociaux organisés aux intérêts différents ; parfois concurrents en terme de pouvoirs, de moyens budgétaires et en ressources humaines, en terme d’influence auprès des gens.

3 – La France est, comme chacun sait, un pays jacobin aux pouvoirs fortement centralisés. Vu de Paris ou vu de régions aux fortes identités, plus ou moins associées a des productions agricoles et agro-alimentaires, à des cultures des repas et du boire particulières, les questions sont posées et perçues différemment.

4 – il y a des intérêts parfois contradictoires et des rivalités de pouvoir et de budgets entre diverses administrations, principalement Agriculture, Santé, Consommation.

Bref, la complexité n’est pas seulement bio-psycho-socioculturelle, elle est aussi géopolitique en France et dans le monde.

Vu de Chine, le « French Paradox »

Vu de Chine, où sa promotion par les autorités gouvernementales, pour des raisons de santé publique, est une réalité depuis 1996, le traitement du « French Paradox » par les autorités gouvernementales en France apparaît comme un paradoxe.

Un paradoxe français a été précisé et rendu public en France, depuis 1977, par notre équipe : c’est la différence de l’alcoolisme nettement plus fréquent dans les régions non viticoles que dans les régions viticoles.

Le « French Paradox » a été diffusé aux USA à partir de 1991. Il est défini à partir d’un constat : « Parmi les pays occidentaux industrialisés, la France pays de « bons vivants », buveurs de vin et mangeurs de vrais repas de viande, ou poisson, avec des légumes ou des fruits, a le plus faible taux de mortalité par maladies cardio-vasculaires ».

La loi Evin votée en 1990 s’inscrit dans la longue histoire du discours hygiéniste en France et plus largement du puritanisme occidental.

Dans ce domaine, l’utilisation des statistiques et la fabrique des chiffres (exemple : « pas plus de deux ou trois verres par jour »), ne résultent pas d’une démarche scientifique mais d’une démarche idéologique, idéologie inspirée par la triple alliance (une « sainte » alliance des puritains français pourrait-on dire avec humour), entre le manichéisme moralisateur, l’intégrisme abstinent et le cléricalisme médical. Un cléricalisme médical, utilisé par le lobby français de Santé Publique, s’autoproclamant scientifique, au mépris de la nécessaire approche pluridisciplinaire (transdisciplinaire dit Edgar Morin, le sociologue, l’anthropologue de la complexité), c’est-à-dire bio-psycho-socio-historico-politique, des manières de boire et de l’alcoolisme.

Malgré les multiples études qui ont confirmé et précisé le French Paradox, les médecins de Santé Publique déclarent : « Le French Paradox n’existe pas ».

Ces discours pseudo-scientifiques, les pratiques qui les accompagnent rompent avec la convivialité française, avec la culture française, avec la civilisation française du savoir-boire et du savoir-manger. La France aura-t-elle un jour la capacité de tourner sereinement cette page peu glorieuse de son histoire ? Et, comme l’Espagne ou la Chine, de promouvoir sans honte, sans hypocrisie, sans complexe le « French paradox » ?

Pour « une épistémologie populaire »

Les deux mots sont contrastés.

L’épistémologie, discipline scientifique, peut se traduire en termes simples, par « Etude historique et critique des sciences ».

Sur le manger et le boire, les simples consommateurs, depuis l’enfance et l’adolescence jusqu’aux personnes âgées dépendantes, sont soumis a des informations, conseils, prescriptions multiples et parfois contradictoires, qui se parent volontiers d’une aura scientifique. Et qui sont diffusés par des médias, généralistes ou spécialisés, avec la caution d’estampilles scientifiques parfois authentiques, parfois approximatives, parfois trompeuses. ll est difficile de discerner le vrai du faux, la vulgarisation scientifique de la manipulation de données.

Quelques pistes peuvent aider a prendre du recul face aux confusions et à la « cacophonie alimentaire » :

  • Une approche et des débats pluridisciplinaires, notamment entre disciplines bio-médicales et disciplines des sciences sociales et interprofessionnels, notamment entre professionnels du goût et professionnels de la santé.
  • Proposer aux gens que ça intéresse, d’acquérir les moyens de ne pas être dupes (exemple : apprendre, ce qui n’est pas dificile, à repérer l’idéologie des discours d’experts, ou de ministres de la Santé Publique, en comparant des articles de journaux, en observant et en écoutant des émissions de télévision) :

– d’une part des discours et pratiques pseudo-scientifiques de certains techno-bureaucrates et de certains experts soigneusement choisis par eux pour servir leur cause, pardon, leurs intérêts.

– d’autre part, de certaines informations, parfois caricaturales, pour attirer lecteurs, auditeurs, téléspectateurs, internautes… dans les médias les plus divers.

  • Des formations à l’observation critique et à une mise en perspective historique de ces questions.
  • Des activités culturelles populaires sur la thématique. En bref, de quelle manière et jusqu’à quel point peut-on rendre l’épistémologie sur le manger et le boire populaire ? Le Café des Sciences est un bon outil dans cette perspective.

Une qualité globale

Du point de vue des consommateurs, la qualité globale regroupe les composantes suivantes, plus ou moins associées :

1 – La sécurité, certes, composante nécessaire mais non sufñsante…

2 – La composante nutritionnelle : les effets bénéfiques pour la santé des constitutants des aliments et de l’équilibre des repas.

3 – La composante du goût, à l’œil, au nez, en bouche, sièges de récepteurs sensoriels, enrichis notamment par la mémoire et la parole, avec l’alliance des mets et des breuvages.

4 – La composante relationnelle avec une double dimension :

– la relation de chacune et de chacun avec l’acte de manger et boire, en particulier pour y prendre un peu de temps, pour y consacrer un peu d’attention,

– la dimension conviviale, de relation avec les autres convives et/ou aves les autres personnes qui participent ou qui contribuent à cet acte de manger et de boire. Notamment la qualité des services au cours des repas, et la qualité de leur préparation, réalisés avec plus ou moins de savoir-faire et avec plus ou moins de respect, d’attention, voire d’amitié, d’affection, parfois d’amour.

5 – Enfin, l‘éthique, notamment le rapport des productions alimentaires avec l’environnement, avec la condition des animaux, avec une dimension sociale et internationale de solidarité.

Les jeunes, la santé publique et le vin

Une question de vive actualité, objet de vives controverses : un projet de loi va étre discuté au Parlement en vue d’interdire la vente de boissons alcoolisées aux moins de 18 ans, dans le but de lutter contre l’alcoolisme.

— Un constat : depuis plusieurs années, les problémes d‘alcool parmi les jeunes sont de plus en plus préoccupants dans l’ensemble des problémes d’alcool, en France et en Europe. Face à la diversité et à la complexité des manières de boire et problèmes d’alcool des jeunes, les discours et pratiques dominants, publics ou privés, de prévention, apparaissent inadaptés, souvent inefficaces et même porteurs d’effets pervers.

— Sur cette question, les jeunes se trouvent face à 5 sources possibles d’offre pédagogique, plus ou moins cohérente, plus ou moins contradictoire : la famille, l’école, les organismes publics et privés specialisés sur la question, les medias et les pairs dont l’influence est souvent primordiale.

Quelques propositions :

  • Proposer au gouvernement, issu des élections de 2007, une mise a plat, un examen nouveau de la question : “Les jeunes, les problèmes d’alcool et le vin ». Avec une orientation novatrice caractérisée par la cohérence entre :

— le respect des vignerons et des valeurs portées par le vin
— la prévention, la réduction des risques de problèmes d’alcool

  • Réaliser et rendre publique une analyse critique des données, études et prescriptions diffusées jusqu‘alors. Avec l’objectif de faire le tri, et le faire connaitre, entre:

— ce qui est erroné, inefficace ou porteur d‘effets pervers, bien que parfois très couteux.
— et ce qui est intéressant, judicieux, suivi de résultats positifs.

  • Organiser l’expression libre et l‘écoute des jeunes concernés par des actions de prévention et les confronter aux discours de ceux qui parlent d’eux sur ces questions difficiles ; en distinguant, sans les séparer, les questions des filles et des jeunes femmes et celles des garçons et des jeunes hommes.
  • Recenser les principales expériences, actions et innovations pertinentes et les diffuser.
  • Expérimenter localement, dans des lieux, régions et départements bien choisis, des innovations, évaluer leurs résultats, puis les diffuser.
  • Former des adultes intervenants sur ces questions, notamment pour des actions de transmission intergénérationnelle.

Pour une pédagogie associée du savoir-boire et du savoir-manger ?

En ce début du XXIème siècle, les relations entre l’alimentation et la santé sont au premier plan des préoccupations des gouvernements et des acteurs sociaux : producteurs, industries agroalimentaire, consommateurs, chercheurs, médecins, enseignants.

La crise de « la vache folle », associée à une contestation mondialisée de « la malbouffe », amène un vaste débat sur les questions de qualité et de sécurité alimentaire.

Il s’y ajoute un constat de relatif échec des politiques de prévention des problèmes d’alcool parmi les jeunes : ivresses des sorties en soirée, liées à des consommations d’alcool en dehors des repas. Ce constat est associé a des préoccupations grandissantes concernant les troubles alimentaires tels que l’obésité, l’anorexie, la boulimie parmi les jeunes.

Hypothèse : une pédagogie associée du savoir-boire et du savoir-manger peut-elle être plus pertinente et apporter de meilleurs résultats que deux pédagogies séparées ?

A partir de cette hypothèse, notre équipe a privilégié un travail avec des adolescents en développant des innovations pédagogiques qui associent en cohérence, pour des étudiants et des lycéens :

– une pédagogie du savoir-manger et du savoir-boire
– et une pédagogie de réduction des risques de problèmes d’alcool et des risques de troubles alimentaires.

La Bretagne, au cœur… 1974 – 2008

A l’origine de toute cette aventure et au cœur de toutes ces questions, il y a la Bretagne, il y a un combat breton. Celui du début des années 1970.

Des hommes et des femmes exerçant des professions de médecins, chercheurs, psychologues, sociologues, économistes… engagés, dans le vaste mouvement populaire, dans le combat breton du début des années 1970, ont, en 1974, décidé de travailler sur « Alcoolisme et Bretagne ».

Une recherche globale, comportant un volet sur les relations entre le développement de l’alcoolisme et la négation historique de la culture et de l’identité bretonnes.

Une recherche appliquée pour contribuer, avec la meilleure pertinence possible à faire diminuer l’alcoolisme, en synergie avec le vaste combat en faveur de la culture bretonne et du respect de l’identité bretonne.

Cette recherche et ce combat sont toujours d’actualité : en 2005, la Préfète de Région lance une campagne, relayée par la presse sous des titres chocs d’un autre âge « La Bretagne face à ses démons », « l’alcool, démon pour les jeunes bretons ». Une campagne à la fois signe et agent d’ignorance et d’échec.

A partir de 1999, une recherche sur « Gastronomie, cultures et tourisme » amène à poser entre autres questions : « Y a-t-il une identité gastronomique bretonne ? » Si oui, quelle relation avec le patrimoine et avec l’identité culturelle bretonne ?

Application de cette recherche : un projet de centre de ressources mettant en valeur la gastronomie bretonne « de la fourche à la fourchette », à partir, dans un premier temps, de la Bretagne intérieure.

La Bretagne, au cœur de ces questions, c’est aussi la Bretagne chère a notre cœur.

EPILOGUE : « en 7 secondes »

La scène se passe dans un prestigieux salon du Livre et du Vin. Une petite équipe de télévision propose aux écrivains, assis pour dédicacer leurs livres, de dire ce qu’ils veulent pendant 7 secondes. L’un des écrivains, après quelques réflexions, accepte. Il se lève et, face au public et aux autres écrivains s’écrie : « de l’alcoolisme au savoir-boire. lci. C’est un scandale ! Que fait la police… ».

Illustration théâtrale d’un constat : le public, ou plutôt des publics différents, s’intéressent soit aux vins, soit à l’alcoolisme, mais l’association des deux, par un même auteur est inhabituelle, surprend et peut-être dérange, voire bouscule des idées reçues et l’ordre établi. Peut-être est-il moins choquant et plus agréable d’entendre parler de savoir manger et savoir boire.

3- Débat

Questions et interventions du public

1 – Le premier intervenant, dans un discours confus et au ton agressif, fait de vifs reproches au conférencier : « On n’a rien compris à ce que vous avez dit. Ce n’était qu’un catalogue. Vous critiquez ; vous ne proposez rien ».

2 – Une femme, la cinquantaine, sur un ton ému, « Vous êtes opposé à la répression, alors qu’il y a des problèmes graves chez les jeunes. ll faut bien faire quelque chose face à ces problèmes ».

Réponse : « Vous avez raison : il y a des problèmes graves chez les jeunes, problèmes qui choquent des parents, des familles, les médias bretons et la majorité de la population. Et il faut faire quelque chose. Mais quelque chose de judicieux et d’efficace. Contrairement a ce que vous avez dit, je suis partisan de lois et de réglementations dans ce domaine et de répression, associée à de la dissuasion, pour les faire respecter.

Ce que je conteste, c’est le caractère non judicieux de certaines lois, de certains règlements. Et surtout, le déséquilibre qui privilégie une répression, une peur du gendarme à l’efficacité très limitée parmi une minorité de jeunes qui prennent de gros risques ; au détriment de ce qu’on appelle la prévention et une réduction des risques, judicieuse, efficace parce que pédagogiquement intelligente ».

3 – Un homme : « Vous avez dit : le gouvernement propose d’interdire la vente d’alcool avant 18 ans. Ce n’est pas la bonne solution ». Par qui le gouvernement est-il conseillé ? Pourquoi n’est-ce pas la bonne solution ?

4 – Un scientifique, biologiste, très estimé et reconnu dans sa discipline en France et au plan international, prolonge la question précédente :

« Je vais défendre mes collègues experts. Les gouvernements, les ministres de la santé ont les moyens, intellectuels et budgétaires, de choisir des experts vraiment scientifiques pour les conseiller. Une illustration : vous avez dit « les normes – pas plus de 2 verres d’alcool par jour pour les femmes, de 3 verres pour les hommes – ne sont pas judicieuses, pas scientifiques pour lutter contre l’alcoolisme. Or ce ne sont pas les experts de lutte contre l’alcoolisme qui en sont a l’origine : ce sont des nutritionnistes qui les diffusent pour prévenir l’obésité, dans le Programme National Nutrition et Santé (P.N.N.S.). Et ce sont aussi les campagnes de Sécurité Routière ».

Réponse : Non, Et si, comme la plupart de gens, vous pensez ça, c’est parce que la confusion est bien entretenue, depuis quelques années par les médias.

Une petite étude peu coûteuse permet d’être lucide sur cette question. Une étude historique et critique : sur la genèse historique de ces normes.

Les normes 2 verres, 3 verres par jour sont les normes produites par l’O.M.S., l’Organisation Mondiale de la Santé, reprises et diffusées avec complaisance et sans aucun regard critique, d’abord par les experts officiels en alcoologie, et, seulement ensuite, par le P.N.N.S. Mais pas par la Sécurité Routière qui prône « Celui qui conduit ne boit pas d’alcool » et « Boire ou conduire, il faut choisir ». Incohérence, contre productive d’un point de vue pédagogique, avec le taux légal d’alcoolémie qui est à 0.50 gramme par litre.

Ces normes résultent de moyennes statistiques internationales additionnant des populations très différentes, et comparant les consommations d’alcool avec les risques de pathologies alcooliques.

Elles ne correspondent pas a l’expérience vécue par les consommateurs français, qu’ils soient indemnes de pathologies alcooliques ou malades alcooliques.

Si les experts officiels les diffusent, c’est que ceux-ci sont soigneusement choisis (alors que d’autres experts ont des positions très différentes) pour des raisons idéologiques et non pour des raisons scientifiques, afin de conforter une politique puritaine répressive et techno-bureaucratique centralisée à Paris.

Interdire la vente d’alcool aux moins de 18 ans n’est pas la bonne solution pour deux raisons:

1) C’est inefficace, on le sait avec évidence : aujourd’hui des jeunes de 12, 13, 14, 15 ans qui, presque tous, ont de l’argent de poche, se procurent des boissons alcoolisées quand ils veulent en les faisant acheter par des copains plus âgés,

2) Plus grave. C’est porteur d’effets pervers. Ça décrédibilise un peu plus les discours officiels et leur nombreux relais dans les institutions (enseignement, santé, police, gendarmerie…) envers les adolescents qui refusent d’être infantilisés et ça renforce, parmi les plus à risque, la transgression d’interdits estimés abusifs.

5 – Un homme : « Vous n’avez pas parlé de l’hospitalité des bretons. C’est dommage »,

Réponse : « Je suis d’accord ».

6 – Un homme : « La guerre 1914-1918 a-t-elle eu une incidence sur l’alcoolisme en Bretagne ? »

Réponse : « Oui. Quelques éléments de réponse. Beaucoup ont changé leurs manières de boire : il y avait des distributions quotidiennes de rations de vin pour les soldats. Les bretons n’avaient pas ces habitudes. Avant les attaques, des alcools forts étaient avalés par certains. Les conditions physiques et psychologiques de la vie des soldats, la proximité de la mort, de blessures graves poussaient aussi à de fortes consommations d’alcool.

Après la guerre, beaucoup parmi les survivants sont revenus blessés, invalides, avec des pensions de guerre ; une partie de celles-ci passait dans des consommations alcoolisées, en particulier dans les cafés.

7 – Un homme : « J’estime que votre analyse et votre action concernant l’alcoolisme et l’identité bretonne sont justes ».

8 – Un enseignant, jeune retraité, fera, dans son intervention à partir de son expérience pédagogique avec des ados, une réponse au premier intervenant:

« Ce n’est pas un catalogue incompréhensible que nous avons entendu. La politique actuelle sur les ados et les problèmes d’alcool n’est pas la bonne et le projet de loi d’interdire la vente aux moins de 18 ans, et donc d’accentuer la répression, risque d’aggraver la situation plutôt que de l’améliorer. Les propositions du conférencier, qui ont été réalisées et évaluées, me semblent préférables ».

En conclusion du débat, l’un des organisateurs, président des conférences scientifiques du Café des Sciences, Jean-Yves Chalm, déclare : « Arrivés à ce point du débat, je souhaite intervenir pour donner mon point de vue et dire l’admiration que j’ai pour Guy Caro dont j’ai suivi les travaux depuis le début des années 70. Sa démarche a toujours été scientifique. Mieux que cela, Guy Caro a su faire passer le résultat de ses recherches dans la réalité. ll a réussi à faire évoluer le mode de consommation des Bretons en leur apprenant notamment à mieux boire ».

4- Echange informel

Après le débat, vers 22 h 30, la majorité des participants (une centaine environ, qui avaient rempli la salle du Café) sont rentrés chez eux. Les autres sont restés pour échanger. La discussion a été encore vive : une partie, opposée au conférencier, dans un coin du café ; une autre partie, favorable a ses propos, dans un autre coin. Parmi ceux-ci, un groupe de 4 étudiants d’un institut breton de formation au travail social, qui préparaient un mémoire commun sur « Les jeunes et l’alcool ». Un échange particulièrement intéressant.

5- Quelques conclusions

Organisé sur un sujet de vive actualité, puisqu’un projet de loi sur une partie du thème abordé doit être discuté au Parlement dans quelques mois, ce Café des Sciences a été révélateur à plusieurs titres :

1) La vive sensibilité du public aux questions abordées.

2) La division de l’opinion publique sur ces questions, en particulier sur la question du savoir-boire, dans une région non viticole et très attentive aux problèmes d’alcool.

Dans les régions viticoles françaises, où le conférencier a été invité assez souvent, les débats sont très différents car la majorité du public manifeste en général une vive hostilité à la politique du Gouvernement français depuis l’adoption de la loi Evin contre l’alcoolisme en 1990, par un vote serré qui a divisé les députés et les sénateurs français.

3) Le conférencier, en aparté, a traité l’accusation de « catalogue incompréhensible » avec quelque ironie : « Ce n’est pas le cataiogue de la Redoute… mais c’est un catalogue redoutabie qui a été présenté ».

Redoutable pour les convictions et les prescriptions de nombre d’auditeurs, d’experts ou scientifiques mono disciplinaires et de responsables politiques et institutionnels. Redoutable pour les confusions et les idées reçues qui sont diffusées par de puissants moyens d’informations, publics et privés. Redoutable parce qu’il met en cause radicalement, sans langue de bois, sans concession, leur propre catalogue scientifique, idéologique, pédagogique, politique dans ce domaine précis.

Statistiques et sondages : attention aux confusions et aux manipulations !

Fréquemment, des articles de journaux, des émissions de télévision sur les jeunes et l’alcool présentent, avec des titres alarmants, des statistiques et des sondages dont il y a lieu de mettre en doute l’objectivité et même l’honnêteté : le choix et la formulation des questions posées (et des questions écartées) et des chiffres publiés (et des chiffres non publiés) sert souvent à justifier des positions idéologiques, non scientifiques, d’experts, de journalistes, de responsables politiques afin de faire passer des décisions et une politique manichéennes de santé publique et de prévention.

Certaines questions aident à comprendre le sens des informations soi-disant « objectives » (par exemple des chiffres) voire « scientifiques » : D’où vient l’information ? Qui la paie ? Qui a intérêt à la produire, à la fabriquer et à la diffuser ? A qui ça profite ?

Ecoutons la plus éminente des spécialistes sur la santé des jeunes en France et sur les enquêtes quantitatives et qualitatives dans ce domaine : Marie Choquet, directeur de recherche à l’INSERM.

Elle est citée dans un dossier sur « Alcool. En parler aux jeunes » dans « Le Télégramme » du 4 décembre 2006 : « il est indispensable de repenser l’information sur le risque alcool. Nous leur avons tellement dit que tout était mauvais que nous sommes devenus peu crédibles auprès d’eux »… et « les ados ont l’impression que tout ce que les adultes font pour eux, c’est pour des raisons morales. Ils ne l’acceptent pas ».

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